Comment regarder un tableau ? (6) - GOYA
Traverser le miroir.
Francisco José de GOYA y Lucientes (1746-1828)
Les Vieilles ou le Temps, 1808-1810.
Huile sur toile, 181 x 125 cm
Palais des Beaux-Arts, Lille

On ne sait s'il faut rire ou pleurer. Si c'est éblouissant ou monstrueux. Entre la blancheur aveuglante et le noir qui avale, le spectateur n'a pas de recours. Il est pris en étau. Cloué au tableau par les visages ravagés des deux vieilles. " Les Vieilles ". Les Vieilles quoi ? Même pas des vieilles " femmes ". Le titre est aussi impitoyable que l'image. Il a perdu le sens des usages. La vieillesse a rongé ces femmes. Elle a fait disparaître jusqu'au mot. Il ne reste plus qu'elle, ne sorcière.
Laquelle des deux est-elle la pire ? La plus somptueusement parée sans doute, celle qui attire tous les regards. Elle s'est habillé pour ça. C'est réussi. Elle a mis toutes ces bagues, ses pendants d'oreilles si lourds qu'ils lui arracheront la peau, mais ils accrochent si bien la lumière... Dans ses cheveux - la couleur est si naturelle, n'est-ce pas, un véritable rayon de soleil - elle a planté une flèche de diamant. Un clin d'œil à Cupidon et à ses tours, un peu coûteux peut-être, une folie... " Mais à mon âge, on peut paraître. Et, au fond, on ne sait jamais, il faut se sentir prête. Ce soir, qui sait... je plais encore, vous savez... " Celui qui s'attarde devant le tableau a le cœur qui s'arrache. C'est parfois son sens de la dérision qui l'emporte. Mais le pouvoir de la peinture ne laisse personne sur la touche. Ou alors il faut être si jeune que la décrépitude puisse encore relever du royaume des fables. Là où les vilaines marâtres interrogent leur miroir. Suis-je toujours la plus belle ? Il faut être bien sûr de pouvoir être Blanche-Neige ou son Prince Charmant pour sourire longtemps devant une telle image. Sûr d'être éternel. Et encore.
Elle a mis sa plus belle robe. Sa camériste - on ne doute pas que ce soit une figure subalterne - est vêtue plus sobrement: elle lui sert d'ombre. Sur sa face porcine. Les yeux trop cernés n'ont jamais perdu l'habitude des fards. À moins que ce ne soit le vide de la mort qui creuse maintenant ses orbites. Sous la mantille noire, sa chevelure ressemble au pelage d'un chine. La servante est fidèle. Mais à qui, au juste ? Elle approche un miroir au revers duquel se lisent deux mots : " Que tal ? " Comment ça va ? Quelle question ! Est-ce elle qui la pose ou le stupide objet qu'elle porte ? Celle qui fait la belle dans sa robe de merveille ou le vieillard aux cheveux blancs, symbole du temps ? Armé d'un balai en guise de sceptre, c'est lui le maître du jeu. Qui parle à la fin ? Qui parle ? Et puis, vraiment, qui veut connaître la réponse ? Et qui parlera pour elle, qui n'a plus de dents ? Elle a fait tant d'efforts pour être belle. Et elle l'a été... mais si, souvenez-vous...

Regardez, la robe, au moins, est si jeune. À la dernière mode. Si légère par les soirées d'été... GOYA ne l'enveloppe ni de soie ni de mousseline, il la couvre d'une étoffe qui n'a même pas l'air d'être là. Un miracle de robe. La plus grandiose et la plus humble à la fois. Une robe de premier bal. Ou de dernière chance. La peinture n'a pas songé à la décrire, elle s'est promenée en liberté sur le corps de la vieille, lui a donné une autre vérité, avec cette robe qui n'existe pas, d'une couleur au bord du rien. Il aura fallu qu'elle en traverse pour en arriver là. Ces voiles, ces geste fous... elle a tout connu en route, tout perdu aussi, sauf la lumière.
Un petit miroir -ou un médaillon peint ? -, entre ses mains pas si vieilles, ne la quitte pas. Un objet privé chargé de vérifier ce que dit l'autre, un reflet qui murmure. Sa concentration l'empêche de comprendre ce qui se passe, tout près d'elle. La tiédeur soudaine n'est pas celle d'une brise d'été. Elle croyait à une caresse. C'est le souffle du temps qui la frôle.

Le grand vieillard sort de nulle part. Il passe - ne sachant rien faire d'autre -et se penche sur elle comme un compagnon vigilant, attentif à ce qui la préoccupe, mais pour son propre compte. N'est-il pas le Temps lui-même ? Il tient ses listes à jour et n'en voit jamais la fin. Y a-t-il là assez de rides et de fatigues, de pensées sans suite et de souvenirs obsédants, de nuits sans sommeil et de longues attentes, de joies folles et de grises parenthèses ? Il n'empêche, si elle pouvait les voir, sans doute apprécierait-elle la délicatesse nacrée de ses larges ailes, si bien assorties à ses propres goûts. Et elle lui envierait même élégance.
La figure allégorique du Temps appartient à un répertoire traditionnel mais GOYA lui rend ici une verdeur troublante. Son personnage possède le même de gré de présence qu'un être vivant, il est un protagoniste avec lequel il faut compter. Pas une idée, pas un sujet de réflexion, mais une réalité qui arrive par derrière sans avoir eu la courtoisie de s'annoncer. Un visiteur mal embouché, un fléau qui vous ravine les chairs et vous rougit le bord des yeux. Qui vous dessèche et vous recroqueville. Dieu que cette robe était difficile à enfiler aujourd'hui.
Une pareille étoffe n'a pas de nom. À croire que le peintre s'est amusé avec de la poudre d'étoiles. Elle va si bien au teint.... Les petits rubans bleus jouent sur les manches comme des fleurs. On dirait que ces chaises sont de plus en plus dures. L'air est un peu oppressant ces jours-ci.
Le Temps se penche encore. Un sursis infime. Elle ne se méfie pas. Il va la balayer sans qu'elle le sache. D'un coup bref. À moins qu'elle ne l'ait observé depuis le début, mesurant lucidement les progrès de son adversaire. Sans jamais céder.
Le premier choc n'était peut-être qu'un préambule. Les éléments du tableau conspirent contre le spectateur et finissent par avouer qu'ils ont brouillé les pistes : le miroir le plus cruel n'est pas l'objet qu'on propose à cette femme, c'est elle. Pour nous. Sa vieillesse est la nôtre, qui que nous soyons, homme, femme, toutes vanités et tous visages confondus.
Nous voilà fascinés par la coquetterie ravagée de cette femme qui n'ç déjà plus d'âge. Prêts au sarcasme. C'est que le Temps a plus d'un tour dans son sac. Cramponnés à l'image, nous ne l'avions pas vu arriver.
Le fond du tableau ne veut plus rein décrire. Il est, à proprement parler, au-delà du temps. Le lointain est devenu un espace indistinct où la couleur se perd dans une clarté inouïe. Elle a exploré la réalité, en est venue à bout et puis l'a trouvé bien dérisoire. Sur la robe, la peinture coule comme la cire des bougies. GOYA la laisse ruisseler et en tire un prodige. La voilà définitivement affranchie du monde visible.
La prochaine fois, « Accueillir l'Ephémère » MONET.
Autre liens :
Un supplément, le tableau a été commenté par un groupe d'élève du Lycée Arthur Rimbaud de Sin-le-Noble.
Thanatographie une bonne analyse, par LEGENDRE François
Poèsie : Les Vieilles
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