MANSARDE - Atelier d'écriture

A la MANSARDE ça cogite...





 


 

  Chapitre 1

Les mille bruits du jour commençaient à se taire, le silence venait du plus profond des cieux, la lumière du crépuscule suivait le soleil couchant, une douce nuit s'annonçait. 
J'allumais les bougies dont les flammes apaisaient le stress de la journée, je regardais le ciel clair qui présageait que l'aurore serait teintée de couleurs rosées.
Sur le guéridon, le courrier déposé ce matin par Hortense: Une pub' vantant les mérites d'un "Institut de développement personnel" qui promet en quinze jours de 3M (Méditation Médicalement Maitrisée)l'épanouissement de ma 3P (Précieuse Petite Personne), et puis cette enveloppe qui m'étonne.
Tout d'abord, ce qui m'intrigue, c'est le timbre et le cachet bien lisible qui indique que ce pli a été posté à 9h 15 exactement, le 25 Décembre 1969,depuis la Poste de Brisbane, mais ce qui est encore plus surprenant, c'est la légèreté de cette enveloppe de couleur rose qui n'est ni en papier, ni en carton, mais entièrement en plume d'autruche.
Clotilde d'un air perplexe, s'éventa avec l'enveloppe  de laquelle elle avait extrait une petite clé en cristal accompagnée d'un mystérieux billet rédigé d'une écriture penchée et tremblante : "Te voilà à présent gardienne de la porte, revêt ta plus belle robe et tiens-toi prête, l'un des nôtres passera te chercher à la nuit tombante..." 

Il était 20h00, une voiture s'arrêta devant elle, elle monta et s'assit à côté d'une divine inconnue, cette dernière s'exclama : "Chauffeur, à la Tour de Babel, 10 rue du Roi de Sicile, Paris 4ème, je vous prie, vite c'est urgent.
"Bonjour Clotilde, Maxellendre" dit-elle si froidement que la pauvre Clotilde eut envie de prendre la fuite.

  • Mais bien vite elle se ravisa, pas question de prendre la fuite, elle détenait cette mystérieuse clé en cristal, et c'était certainement ce qui devait intriguer et déranger son hôtesse.
    Derrière elle, Paris avait disparu, gommé par un épais brouillard dans lequel se dissolvait à présent sa mémoire ordinaire, ouvrant la place à d'autres souvenirs.
    Indifférente à l'attitude froide et non dénuée d'antipathie de son escorte, Clothilde se laissait envahir par les réminiscences d'un passé lointain, de son séjour dans ce sinistre château des Géants, en Bohême, deux siècles plus tôt...
    "Et voilà ! il suffit que je reçoive un courrier en plume d'autruches de Brisbane pour que je m'égare avec le personnage de Clothilde Malexendre, un rendez-vous secret dans un Paris embrumé, un château en Bohème  vieux de deux siècles ! Il ne manque plus que les chandelles et les candélabres et mon roman ne sera qu'un piètre plagiat de Dracula! "
    Mais non, si je me souviens bien de l'adresse de l'expéditeur, ou plutôt de l'expéditrice ; Manelli Sophie, Green House, 42 John Street, Brisbane Qld 1100,  médecin de son état, une expatriée française ! Clotilde l'interrompit dans ses pensées .
     
    Je n'ai pas mis ma plus belle robe pour rien, faite sur mesure pour moi Clotilde, et puis cette clé de cristal, je dois absolument trouver la porte !
    Mon regard fait rapidement le tour de la pièce et je remarque une autré clé de cristal posée sur ce magnifique meuble Boule.
    Identique en tout point à la première, aussi fine et si belle que j'ai bien peur de ne pas résister à la tentation qui me vient de les amener toutes deux à Jean D., le bijoutier du quartier, afin qu'il les monte en boucles à mes oreilles.
    -"Bonjour cher Mr Jean, saisissez vite vos pinces, graveuses, sertisseuses et autres ustensiles de magicien j'ai un travail pour vous, voyez ces petites merveilles de cristal..."
    -"Je n'ai jamais vu une telle pureté, une telle transparence, une limpidité, dans du verre de cristal, ce détail qui me rappelle une Macle, c'est incroyable, d'où proviennent-elles ?"

    -"Euh! la première clé m'a été envoyée par une amie d'enfance que je vois peu, vu qu'elle habite Brisbane, en Australie, et la seconde, et bien... La seconde, elle était... sur la commode de ma tante Agathe... un très beau meuble signé par Boulle, mais je m'égare! , c'est sans doute Hortense, ma femme de ménage qui l'a déposée là, après l'avoir trouvée dessous...  oubliée peut-être par les anciens locataires, allez savoir ! Vu que mon salon  est de forme triangulaire , quand un petit objet tombe derrière un meuble, il est extrêmement compliqué de le récupérer et il peut rester caché longtemps, sans que personne n'y prenne garde.. si vous saviez le nombre de fois où j'ai égaré des clefs, des dés à coudre, des boucles d'oreilles, que sais-je! qui réaparaissent comme par miracle,  des mois plus tard, après que nous ayions, Hortense et moi, remué la maison de fond en comble... Comprenez-vous ?
    -"Je comprend avant tout que vous venez d'ajouter un chapitre à un livre que j'aimerais écrire sur les hasards malicieux qui déposent à point nommé certains objets devant nos portes."
    -"Cessez de vous lamenter en permanence sur votre vocation d'écrivain contrariée, votre pile de manuscrits n'a que trop longtemps attendu et votre destin vous appartient, mais en attendant...voyons ce que nous pouvons faire pour ces boucles et ensuite allons dîner, nous parlerons de tout ça tranquillement."


    Chapitre 2

    Plus je réfléchis à la possibilité de monter ces clés en boucles d'oreille, plus je crois que l'idée n'est pas des meilleures.
    - "Ma Chère Clothilde, n'avez-vous pas pensé que le fait de vous retrouver en possession de deux clés parfaitement identiques et qui plus est taillées dans ce merveilleux cristal, constitue un phénomène étrange ?
    Ne croyez-vous pas qu'il serait temps de savoir à quoi elles sont destinées ?
    Allons diner, ma chère amie et mettons nos idées en commun pour essayer d'élucider ce mystère !"

    Pendant le diner ils réfléchirent et tout à coup Clotilde en dégustant sa mousse au chocolat dit : la solution est peut-être  au temps des Pharaons en Egypte, les rayons du soleil levant doivent passer à travers les deux clés de cristal pour ouvrir la porte mystère.
    -"Non je ne pense pas ma chère Clotilde, nous devons retourner voir ce meuble Boulle, avec ses ornements en forme d'arabesques, si l'une des clés provient de ce meuble, peut-être était-elle tombée d'une cache secrète, et il y aura sans doute un indice pour nous mettre sur la voie".

    "Une clé de cristal pour fermer une commode Boulle ? Mais vous n'y pensez pas mon ami ! Vu le poids des tiroirs de cette oeuvre unique d'ébénisterie".

    • - Vous m'avez mal compris:Je n'essaie nullement d'appendre la natation aux grenouilles mais bien plus simplement quelle est la relation entre votre amie d'enfance et cette tante Agathe.
      -Il n'y a aucune relation entre mon amie d'enfance et la tante Agathe mais en revanche elles ont un point commun bien peu intéressant, ce sont toutes deux des "fashion-victimes", il n'y a qu'à voir cette enveloppe en plume d'autruche dernier cri, mais...voyez un peu, il y a une lumière bleue et de la fumée qui s'échappent du tiroir du milieu...

      - Oui en effet, je vois comme vous cette fumée et cette lueur bleue !
      Mais comment cela est-il possible ? Il nous faut sans plus tarder ouvrir ce tiroir pour savoir de quoi il  retourne ! Imaginez un instant que ce soit un trésor, un porte-bonheur ! Vite occupons-nous de ceci.
      En s'approchant de la commode, ils virent une affiche imprimée en couleurs vantant le fabuleux spectacle de la Fée Bleue et de son nuage magique.
      Cette affiche reproduisait de manière assez médiocre la couverture d'un livre de contes illustré, écrit en anglais et édité par la Maison : "SMITH EDITION - BRISBANE" .
      Alors que le bijoutier sans doute influençé par l'atmosphère mystérieuse qui régnait dans la pièce se mit à fredonner un cantique, Clothilde de son côté peinait à retenir un fou rire et d'un geste brusque arracha l'afffiche qu'elle prit soin d'enrouler puis toujours hilare, entreprit enfin d'ouvrir le tiroir aux sortilèges... 
      Clotilde ne réussit pas à ouvrir le tiroir, elle se dirigea alors vers un joli bureau dos d'âne d'un style anglais parfait ...
      Alors qu'elle allait poser sa main sur ce magnifique bureau, un crépitement se fit entendre qui attira inévitablement son regard. C'est avec stupéfaction qu'elle s'aperçut que la lueur bleue qui s'échappait précédemment du mystérieux tiroir avait pris les teintes du rougeoiment d'un coucher de soleil !

      Chapitre 3
      Le mystère s’épaississait, submergeant la malheureuse qui, derrière ses paupières closes, voyait passer en file indienne tous les tiroirs  coincés de sa vie.
      Et Dieu sait qu'il y en avait des tiroirs qui ne s'ouvraient plus! entre enfance et adolescence d'abord, dans l'appartement sombre aux rideaux toujours tirés de  Tante Agathe, encombré d'un fouillis de meubles affreux et de bibelots dans tous les coins.
      Clothilde perturbée par le cours sombre de ses pensées se précipita comme une forcenée sur le tiroir mais rien n'y fit, alors elle se tourna vers le bijoutier et des éclairs dans le regard lui proposa : "Remettons à plus tard l'ouverture de ce maudit tiroir et descendons en bas au resto du "Mistral gagnant" déguster une bouillabaisse, le chef en mitonne de fameuses à base de "sirène de la Seine", une sorte de rascasse mutante importée d'Australie, à la chair savoureuse, et qui abonde dans les viviers d'eau recyclée des égoûts de Paris...

      Arrivés au Mistral Gagnant, les deux compères commandèrent une Bouillabaisse "La Parisienne", au cours du repas, le bijoutier n'ayant d'yeux que pour Clotilde, se troubla en croisant son regard et mit sa cuillère à côté de sa bouche, le contenu tomba sur le plastron de sa chemise à rayures ...
      Clothilde dont l'éducation était sans reproche, se retint discrètement d'éclater de rire pour ne pas mettre mal à l'aise son compagnon de table. Elle baissa la tête et en regardant le plat de bouillabaisse se dit qu'elle aurait mieux fait de commander des crevettes sur un
      lit de poireaux.
      Cette "bonne éducation" pensait-elle, qui faisait partie des tiroirs coincés de sa mémoire, et dont elle avait héritée, ainsi que les meubles Boulle de Tante Agathe, par filiation en quelque sorte.
      Pendant que la serveuse s'escrimait à faire disparaître la tâche de sauce exilée sur la chemise du malchanceux, Clothilde qui n'avait qu'une idée en tête, "ouvrir la boite de Pandore", en profita pour régler la note et  demanda à son ami s'il acceptait d'aller chercher quelques outils pour l'aider à faire céder le tiroir réfractaire.

      "OK,OK, faisons la liste,...j'ai une amie qui adore ça, faire des listes,... elle m'a donné le virus..depuis j'en fais souvent,... le plus souvent possible, ça m'amuse" répondit le bijoutier qui souligna d'un trait de crayon une étoile de sauce sur la nappe, écrivant à la suite: -Dynamite....
      Dynamite, fils électriques, compteur chrono ... que faut-il encore Clotilde pour terminer cette  liste du matériel nécessaire 
      "faire sauter le tiroir" dit le bijoutier, pendant ce temps, en fond sonore on entendait une fugue de Mendelssohn.

      Entendant cette fugue si mélodieuse, Clothilde n'arrivait pas à se concentrer sur la suite de la liste, elle était envoûtée, comme prisonnière de cette musique.
      Alors qu'elle esquissait quelques gracieux pas de danse sous le regard amusé du bijoutier qui  en oublia  sa liste, la serveuse se présenta devant eux plateau à la main et déclara " -voici vos cafés, et pour les accompagner un petit chocolat australien sur plume d'autruche fabriqué par  "l'Ambassadeur" prestigieuse chocolaterie de Brisbane .

      "Vous pouvez prendre le mien: Je ne mange jamais de chocolat." lanca Clotilde, dos tourné au miroir,  à son vis-à-vis qui rit sous-cape de ce mensonge naïf, mais dont l' expression se figea quand  sous le papier doré de l'enveloppe  apparut le blason de la marque: deux clés croisées enchainées l'une à l'autre.
      La reproduction de ces deux clefs ressemblait à s'y méprendre à la clé  retrouvée sur le meuble de Tante Agathe et Clothilde qui ne croyait pourtant,  ni au hasard, ni à aucune science, qu'elle soit physique ou occulte,  se sentit troublée, presque jusqu'au malaise, par ce dessin gravé sur l'emballage de ces chocolats Australiens.
      Clotilde ne pouvant plus supporter l'ambiance angoissante et ces signes qu'elle ressentait maléfiques, qui régnaient dans ce restaurant, décida de partir et de rentrer chez elle en métro, laissant le bijoutier et la liste ...


      Chapitre 4
      Recroquevillée sur son siège, elle laissait s'échapper son regard par la fenêtre  qui s'ouvrait sur les murs encrassés et noirs du tunnel sans avoir remarqué que le bijoutier avait pris place à l'autre bout de la rame, bien décidé à la suivre, il ne pouvait quand même pas prendre le risque de la laisser ouvrir seule le tiroir de toutes les convoitises...

      " Oublie tout cela ma fille , se disait-elle, être dupe de quelques hasards n'est pas dans ta nature."
      Clotilde se retourna et aperçut le bijoutier au fond du wagon, elle décida de descendre à la prochaine station, pourtant elle n'était pas arrivée dans la zone résidentielle où elle habitait.

      En marchant le long du trottoir, elle vit une fenêtre éclairée, qui attira son regard et  remarqua que sur un meuble "Boule" parfaitement identique à celui qui se montrait réfractaire à l'ouverture du tiroir, il y avait un magnifique bouquet d'amours en gage. Qu'allait elle faire? frapper à cette porte ou continuer son chemin afin de semer le bijoutier qui la suivait ?
      Clothilde postée devant la porte s'interrogeait sur le sens des coïncidences, deux clefs de cristal identiques, deux meubles en tous points semblables, puis elle  jeta un coup d'oeil derrière et constatant que le bijoutier avait étrangement disparu elle souleva le heurtoir massif aux dorures endommagées.
      Le marteau retomba dans un bruit de tonnerre,dont les échos firent hurler à pleine gueule tous les chiens du quartier, bientôt suivis par ceux de la campagne, éveillant en sursaut plus d'un provincial endormi.
      Clotilde, après un long moment d'attente devant cette porte décida d'écrire un message à l'encre noire : "Je passerai demain à dix-sept heures, j'espère que vous me recevrez, j'ai des questions importantes à vous poser - signé Clotilde"

      Alors qu'elle s'apprêtait à glisser la missive sous la porte, cette dernière s'ouvrit brutalement : devant elle apparut le bijoutier qui manifestement venait de se déshabiller vu ses cheveux ébouriffés, sa tenue d'Adam et son air contrit qu'il tentait de dissimuler en souriant d'un air béat et en se tortillant comme un vermisseau...
       Comment ces quelques minutes lui avaient-elle suffi pour qu'il se déshabille et se présente ainsi à la porte ?

       

      Muet en la circonstance, il écarta les bras en un geste indistinct qu’il aurait voulu accueillant mais qu'elle interprétât comme une inconvenance.
      Clotilde toute troublée, resta figée et se dit "j'aurais dû envoyer cette missive avec recommandation, cela m'aurait épargné ce spectacle !!!"
      Quelques minutes plus tard, l'ami de Clothilde arriva dans le salon revêtu d'un peignoir écarlate, sourire aux lèvres et feignant de ne pas remarquer son  regard méfiant , lui proposa un alcool fort qu'elle accepta, sans soupçonner la réelle nature du breuvage qu'il lui offrait de boire...
      Clothilde s'installa sur le canapé, tout en gardant une attitude qu'elle voulait décontractée, mais le regard concupiscent du bijoutier l'intriguait.
      " -Je ne vous imaginais pas émule de Frégoli, êtes-vous aussi ventriloque ?" attaquât-elle la voix empreinte d'une menaçantedouceur.
      "Non très chère amie, je ne suis pas pour le transformisme ni la ventriloquie, je suis pour le vrai, le réél en tout état et non pour le toc!" lui répondit le bijoutier.
      Clothilde tenta d'articuler un début de réponse mais se sentit bien vite submergée  par une irrépressible fatigue,  lâcha son verre qui se brisa sur la dalle de marbre et sombra dans un profond sommeil  affalée sur les coussins de chintz du sofa.
      Maintenant que Clothilde était inconsciente, l'étape suivante consistait à fouiller ses vêtements et voir s'il pouvait s'emparer des deux clés en cristal.
      "Plus agréable à détrousser qu’une banque" songeait le bijoutier à propos de la belle endormie dont la perte momentanée d’autonomie permettait à ses doigts (ils étaient au moins vingt) de sonder au plus profond des vêtements.
      Mais les chatouillis et les guiliguilis réveillèrent légèrement Clotilde qui en s'étirant dit : Oh, cher ami continuez c'est bon ....

      Plus préoccupé par l'appât du gain que par les incitations libertines d'une semi- comateuse  , il dénoua fébrilement le ruban de soie qui retenait les clés  dans l'échancrure de son cache-coeur,  puis, fasciné, les offrit à la lumière du chandelier qui illumina le cristal de milles reflets "tel le soleil à travers les vitraux de la basilique St Sernin" songea t-il rêveur , oubliant la présence féminine qui, ayant soudain recouvré ses esprits s'apprêtait à réagir.
      Clothilde revenait peu à peu à elle, voyant que son cache-coeur était dénoué, des millers d'interrogations l'assaillaient, que lui était-il arrivé, elle fut prise d'une nausée soudaine, comme si elle sentait l'odeur d'une tarte à l'oignon, plat qu'elle détestait particulièrement.
      Cette détestation venait de longue date quand  s'était établie, face à ses fenêtres de jeune fille, la camionette d'un marchand de tarte, tourtes et pizzas dont les yeux exorbités reflétant les lueurs du four la transperçaient d'oeillades incendiaires qui lui donnaient des haut-le-coeur.
      Ses esprits complétement remis, elle se leva, referma son cache-coeur et se dit : "Il va falloir que j'interroge ce bijoutier, il n'est pas blanc comme neige celui-là !".
      Un coup de tonnerre déchira soudain la nuit  laissant au bijoutier l'occasion  de faire diversion prenant alors un accent campagnard  comique pour déclamer un dicton "quand il tonne en mai, les vaches ont du lait " mais Clothilde, les poings sur les hanches, se contenta de hocher la tête feignant d'afficher sur son visage une expression consternée alors qu'en réalité le fou rire la guettait.
      Ce bijoutier était vraiment trop ridicule avec son peignoir rouge, un véritable déguisement de foire, mais maintenant il fallait impérativement revenir à ce qui la préoccupait: les clés en cristal et l'ouverture de ce tiroir.
      Aussi c'est avec de l'aigreur dans la voix qu'elle lui demanda s'il se sentait satisfait de sa prestation.

      Elle lui ordonna de s'habiller pour sortir, il fallait absolument retourner à l'appartement entièrement décoré de lithographies de Toulouse-Lautrec : le Moulin Rouge, Aristide Bruant, la Goulue, Miss May Belfort, où se trouvait la commode Boulle et son mystérieux tiroir.
      Mais il prenait tout son temps évoluant avec nonchalance d'un bout à l'autre de la pièce en caleçon et en chaussettes comme un enfant  gâté qui fait la sourde oreille ce qui acheva d'agacer Clothilde qui se mit à le tutoyer sous l'effet de la colère " arrêtes de me prendre pour une idiote et rends-moi les clés!"
      "Si tu t'imagines que je ne les vois pas, cachées dans ton caleçon ridicule et démodé, tu aurais pu choisir un autre endroit pour les dissimuler, tu n'es qu'un fourbe vicieux !

      Il baissa la tête comme un enfant pris en faute, se tourna lentement vers le mur, puis refit volte-face en brandissant sous le nez de Clothilde ébahie:  les clés de  son ... parking.
      C'était les limites du soutenable pour Clotilde, elle se laissa tomber, découragée, 
       dans un vieux fauteuil tout râpé et tout défoncé.
      Mais elle se reprit et sur un ton qui n'appelait pas le moinde commentaire elle ordonna, le vouvoyant à nouveau : "les enfantillages sont terminés,  pour la dernière fois je vous somme de vous habiller et si à 3 ce n'est pas fait, je ne répond plus de rien" acheva t-elle et, plongeant la main dans son sac à main elle commenca le décompte...
      - Ne vous agacez pas de la sorte, et dites-moi plutôt:  êtes-vous capable de tenir un secret ?
       

      Tenir un secret, bien évidemment que j'en suis capable, figurez-vous que j'ai étudié les bonnes manières mon Cher !

      -Ces clés que vous me réclamez et que j'ai dû extirper, par nécessité et avec délicatesse de votre aimable corsage, possèdent des pouvoirs magiques, qui cependant peuvent être maléfiques si on ne les frotte pas l'une contre l'autre avec une terre sablonneuse, après que l'on ait craché par trois fois dessus.
      -Ensuite on doit crier : "craché, juré, exécuté" et écouter dans un gros coquillage de la Mer des Caraïbe, l'envol des pouvoirs maléfiques ...
      -Et qu'est-ce qui me prouve que vous ne me racontez pas une fois de plus des salades  , interrogea Clothilde en pointant sur lui un révolver en plastique saisissant de réalisme.
       -Malheureuse!..c'est donc pour cela que vous teniez vos mains dans votre sac.... préméditation!..mais bien sûr que c'était des salades...le véritable secret je vais vous le dire: cette histoire est une expérience, et c'est vous le cobaye.
      -De grâce, ne faites pas le moulin à paroles et racontez-moi maintenant pourquoi je suis le cobaye, allons dépêchons avant que je ne me fâche!
      -Pour que je continue à parler vous devez me signer cette décharge, à titre individuel sinon je ne puis rien dire ...
      Et il mit son stylo en travers de sa bouche comme le cheval à l'embouchure de son mors dans la sienne.
      Clothilde, qui connaissait les coordonnées zodiacales de son fantaisiste ami lui dit avec un vieil accent de cow-girl de l'ouest :
      -Tout doux, tout doux "Jolly Jumper", remballe ta paperasse et repasse bien vite en mode "vierge sage" sinon il y aura de la viande de cheval collée sur les murs avant ce soir!

      "Che chera de la viande de mule" s'obstinat-il avant de coller sur sa bouche (toujours encombrée du stylo) un large ruban adhésif.
      Clothilde très énervée par l'attitude de son ami, arracha avec force ce ruban adhésif et intima au bijoutier :
      -maintenant cessez de faire votre valet d'opérette, un mystère que je dois découvrir m'attend.

      Elle le prit par la manche, le secoua et dit : "le mystère doit être découvert absolument avant minuit en cette nuit de pleine lune .... sinon je vais me retrouver à faire le trottoir, oh ! je vous en prie !
      sous le coup d'une douleur cuisante due à l'arrachage brutal du ruban, il tenta d'aligner quelques mots et profitant d'un intant d'inattention  s'empara du révolver :
      -Sous vos airs soudain de petite fille émouvante il semblerait que vous en sachiez plus que vous ne le prétendiez jusqu'à maintenant! 
      Levant le revolver, il tire une amorce, puis deux, trois,quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, annonçant avec un sang-froid retrouvé:
      " Je ne sais pas s'il est minuit, mais voilà toujours douze coups. Bonne chance dans votre nouvelle vie Clotilde de Sainte Nitouche!"
      -Comment connaissez-vous mon véritable nom ? s'écria Clothide, hors d'elle, dites-moi, comment savez-vous mon vrai patronyme, avoue  tout, espèce de babouin, ou je t'embroche comme un porc avec mon couteau à beurre !
      Le bijoutier qui avait un penchant pour le masochisme, dut se retenir de gémir de plaisir devant les menaces de Clothilde.
      Il se remit des parole de la belle et lui dit avec un culot phénoménal : "si celà peut vous soulager, fouettez-moi jusqu'à ce que mon postérieur devienne rouge géranium!!"

       -Mais Cher ami, dit Clothilde se penchant vers lui et murmurant à son oreille, figurez-vous que j'ai bien plus affolant comme expérience inédite,  nous avons rendez-vous avec Rubiana Destructix végétalis ex-ingénieure des services "Secret-défense" qui a créé un appareil numérique ayant le pouvoir de faire disparaître les fleurs d'un jardin sitôt prises en photo mais  qui a aussi la particularité de capturer des images à travers les meubles et les murs, si vous voyez ce que je veux dire!
      -" Rubiana, c'est bien la rousse aux grandes dents et au nez en bouton?

      "Si c'est pour continuer d'ouvrir ta grande bouche pour  distiller tes souvenirs de bordel ce n'est pas la peine! " rugit de nouveau Clothilde .
       Ha!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! s'exclaffa le bijoutier, des souvenirs de bordel j'en ai depuis ma naissance, ma mère travaillait dans une maison close !!!!!

      Pauvre de vous, vous êtes vraiment un accumulateur de bourdes, lui dit Clothilde.

      Mais non! je plaisante! ma mère ne travaillait pas dans une maison close, c'est juste un clin d'oeil à l' une de mes dernières créations, une phrase du polar que je suis en train d'écrire!
      - Monsieur le menteur est trop bon de m'offrir la première place au nirvana des dindes
      qui marchent de traviole sur les trottoirs du boulevard Saint-Denis.
      -Soit, j'arrête mes divagations, sortons au plus vite, je vous rappelle que Rubiana nous attend désespérément  dans l'autre appartement prète à mitrailler le tiroir!

      - Je ne sortirais pas d'ici sans un drapeau blanc et un gilet pare-balle: pas plus tard que tout à l'heure vous vouliez me révolveriser, maintenant Rubiana mitraille à tout va, à ce train, ma canonisation est imminente.
      Bon, dit Clotilde, arrêtons là les discussions inutiles et ne ratons pas l'occasion d'aller découvrir l'appareil numérique de Rubiana et son fameux pouvoir.

      Chapitre 5

      Les deux compères marchaient d'un bon pas vers de nouvelles aventures et se perdaient, tels deux enfants surexités, en conjectures plus  loufoques les unes que les autres :
      -"Peut-être allons-nous découvrir un vieux grimoire rempli de notes indéchiffrables" supposa Clothilde  , "ou une lampe magique contenant un bon génie qui nous donnerait les bons numéros  du loto" rajouta  le bijoutier.

      Les fenêtres éclairées du second étage  et les rires que l'on entendait dès l'entrée de l'immeuble témoignaient que nul n'était encore couché au quinze du quai Malaquais, chez Rubiana, alors que l'aube s'annonçait.
      "Veine! une fête" dit Clotilde
      "On tient le bon filon" renchérit le bijoutier.
      Clothilde et le bijoutier montèrent d'un pas alerte les deux étages, puis, guidés par la musique provenant d'une des portes pallière, ils sonnèrent ... un laquais en livrée leur ouvrit et  leur demanda le mot de passe... Clothile, sans même  réfléchir répondit  : "Pouf ! Pouf !"
      Le laquais sourit et dit: ce mot de passe n'est plus valable, nous en avons changé depuis peu, pour vous mettre sur la voie, le nouveau sésame à trait à l'Egypte, alors ?????
      Alors, alors, cherche Clotilde .... comment s'appelait le chef de Cabinet d'AKHENATON ?  Bek, je crois, il était aussi son sculpteur,   bon essayons Bek dit le bijoutier !
      -Voyons Edgar cessez de tourmenter mes amis avec vos questions, nous avons rendez-vous- déclara soudain Rubiana  qui se tenait dans l'encadrement de la porte en triturant  nerveusement un éventail de facture ancienne  garni de  plumes d'autruches.

      Invité à s'approcher du bar, un verre à le main, le bijoutier écoutait d'une oreille distraite le bavardage des jeunes femmes en raboutant machinalement les morceaux, épars sur la table, d'un papier déchiré.
      Agacé de n'entendre que des bribes de leur conversation où les mots "clé" et "cristal" revenaient souvent, il s'amusa à reconstituer le puzzle et l'idée lui vint d'inviter Clothilde à une répétition de "La seconde surprise de l'amour", peut être que cette ambiance l'amènerait à dévoiler ce qu'elle cachait ?

      Clotilde méfiante, resta muette, point de prestation de serment ... le bijoutier sortit de la répétition déconfit.