Comment regarder un tableau ? (4) - DALI

Publié le par Peintre - Persistance de la mémoire - Salvador DALI


Renoncer aux évidences.

 

Salvador DALI (1904-1989)

Persistance de la mémoire, 1931.

Huile sur toile, 24 x 33 cm

Museum of Modern Art, New York

 

 


 

Les montres commencent à couler. Elles ont dû prendre un coup de chaleur sur la plage. Le métal n'a pas résisté. D'habitude, on dit que c'est le temps qui s'écoule. Une expression banale mais qui a le mérite de la clarté. Le tableau aussi est clair. Lisse. Précis comme une horloge. Enfin, non, plus maintenant. Il va falloir changer de références. Comment se débrouiller maintenant qu'on ne peut plus compter sur les montres. Tous ces rendez-vous manqués... Impossible de le mettre à l'heure. Peut-être que le temps fond, après tout. Et qu'il l'a toujours fait.

 

L'ennui, c'est que, contrairement à  ce que tout le monde raconte, le temps n'arrange pas tout. Il fait aussi pourrir les choses une fois qu'il les a tuées. Livré à lui-même, il s'amuse. On ne le tient plus. Pas plus que ces montres-là. Il attire les fourmis, il libère les mouches. Non qu'il faille se méfier d'elles plus que de raison d'ailleurs. Les mouches ont des yeux merveilleusement organisés, une structure en facettes admirable, et d'une précision... Le peintre les leur envie. Il lui faut une loupe de joailler pour traquer sur sa toile ce que la moindre mouche aurait saisi tout de suite. Celle qui s'est posée sur la plus grande montre a devancé l'aiguille des minutes. Il est possible que le temps ne passe pas encore assez vite à son goût. Il est vrai qu'elle n'en a pas beaucoup à disposition, elle non plus. Du point de vue de sa toute petite vie, il n'y a pas une minute à perdre, et surtout pas cinq.

 

 


 

De toute façon, même si les aiguilles résistent, on ne pourra bientôt plus déchiffrer quoi que ce soit. Les trois montres n'indiquent pas la même heure. Le mécanisme de l'une d'elles s'est déjà détraqué : rien d'étonnant, c'est là que se tient la mouche. Qu'elle fasse ce qu'elle veut, on ira ailleurs. Avec le décalage horaire, il y aura bien une partie du monde qui correspondra à la folie des aiguilles. Et puis, qui prétend qu'on soit obligé de savoir l'heure qu'il est ? Dès qu'on s'enfoui dans ses pensées et dans ses rêves, on prend son indépendance. La foi est peut-être capable de soulever des montagnes, mais le désir, lui, vient à bout de tous les fuseaux horaires. Il vous transporte où vous voulez, en n'importe quel moment du jour ou de la nuit. Personne ne vous y retrouve. Il n'y a pas d'indicateur des chemins du songe. On peut s'éclipser sans laisser de traces. Ou des fausses. Ils n'y comprennent rien.

 

D'ailleurs, pourquoi voudrait-on déplacer des montagnes ? Celles-ci conviennent parfaitement. Elles sont même inamovibles. Les rochers de Port Lligat ont toujours été là, pour autant que DALI puisse s'en souvenir. Heureusement, parce que tout le reste a l'étrange manie de se défiler.

 

 


 

Le monde en deviendrait visqueux. Une véritable méduse. Comme celle qui dort, là, sous une montre qui lui sert de minuscule édredon. Bien fait pour elle : c'est ce genre d'édredon trop lourd qui glisse toujours par terre pendant qu'on dort. Au matin, il vous laisse glacer. Ce n'est pas une méduse ? Ah bon. En tout cas, c'est l'idée qu'on s'en fait. Même pas. L'absence d'idée. Une bestiole inquiétante. Celle-ci n'a pas l'air trop dangereux puisqu'elle a les yeux fermés... Quels grands cils ! Vibratiles. Aquatiques. Un profil pointu avec une chair de moule... On ne sait jamais à quoi s'en tenir ni à quelle apparence se fier sans trop de risque. C'est la duplicité ordinaire de l'existence. Mais tout de même, retrouver son visage sur la première épave de mollusque venue... Curieux autoportrait. Le peintre ne se fait pas de faveur. Il épingle ses cauchemars et les immobilise d'un pinceau implacable. C'est lui qui les méduse, eu sens propre, de toute la lucidité de son regard. Il les paralyse, puis les pose avec délicatesse, comme des échantillons de délire bien nettoyés, sur la toile qui n'attendait que ça. C'est un entomologiste du cerveau.

 

Qui contestera la réalité de ce qu'il peint ? Quelqu'un qui n'aurait jamais rêvé, jamais eu peur de rien, jamais admis que ses terreurs intimes débordent au-delaà des franges troubles du réveil. Quand la sueur détrempe les draps... Il faudrait les laver à  grande eau, les étendre au soleil. Tiens, la montre aussi a peut-être une chance de sécher. Elle pend, étirée sur branche d'olivier. Pas solide, cette branche. Morte. Bientôt cassée. La montre se liquéfie, épaisse comme de l'huile... De l'huile d'olive. On mélange tout.

 

Face au délire, le peintre possède une arme immédiate : son beau métier. Ce n'est pas parce que la réalité risque l'effondrement que l'image doit en faire autant. La technique veille. Dali ne contrôle pas forcément ses angoisses, mais il maîtrise sans problème l'art de la peinture. Le savoir-faire académique n'a pas de secrets pour lui. Il ne manquerait plus que la déroute du pinceau accompagne celle de la raison. La touche invisible du peintre est son dernier refuge. Il exhibe son malaise en se cachant entre les couches d'une peinture si fine que la matière en devient insoupçonnable. C'est une bataille entre la réalité qui se répand et la peinture qui la ramasse. La fermeté du geste maintient es formes sur le point de se défaire. Le tableau articule le rêve et le laisse développer sa cohérence secrète. Mais il fixe des limites à l'hallucination Ses quatre bords l'assignent à  résidence.

 

L'acte de peindre tient la menace en respect. DALI démultiplie l'efficacité de l'image en la fondant sur un paradoxe. Plus les apparences se font incongrues, plus la minutie du dessin les circonscrit. Et plus les formes sont cliniquement décrites, plus elles deviennent inquiétantes. C'est un cercle vicieux. Le calme de la main s'avère aussi effrayant que la torpeur sournoise de la réalité. L'entreprise requiert un équilibre de funambule.

 

Les objets n'obéissent plus. On ne sait par quel côté aborder la réalité la plus simple. Il arrive nu temps où l'on se fatigue de voir les définitions se rompre le cou. Pour retrouver des repères, il faut retourner en arrière, là où tout commençait. C'est sans doute l'une des raisons pour lesquelles, même si le contenu des images a explosé en autorisant ce discours intérieur sans lexique, le travail du peintre est demeuré traditionnel. Proche de celui des artistes de la Renaissance. Sa fidélité est double, à la fois esthétique et personnelle. Il peint comme le faisaient les maîtres du passé, mais aussi parce qu'il a appris à le faire ainsi dans sa jeunesse. Les certitudes des débuts le sauvent. D'un tableau à l'autre, sa technique ne variera pas. C'est le bastion contre lequel les cauchemars ne peuvent rien.

 

Dans le fond du tableau, les falaises de Port Lligat témoignent que les paysages d'enfance ne changent pas, eus non plus. Ils se sont fixés dans l'esprit, à l'horizon de toute mémoire. Le temps déforme la vie, comme s'il la lavait trop souvent. Il peut bien la réduire en guenilles, qu'est-ce que cela peut faire ? La plage resplendit comme jamais.

 

 

La prochaine fois, « Mesurer la difficulté de voir » CÉZANNE.

 

 

 

 




 source article : Comment regarder un tableau


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JOe 10/11/2009 09:57


Ben j'adooore. Après lecture (sommes toute très agréable) on ne regarde plus le tableau de la même manière; Merci pour ce joli moment. Bizzzzzzzzzzzzzzzzz


Jean-Yves 11/11/2009 06:58



Merci à toi JOe.
Je suis content que cela serve et que cela t'ai plu.
Gros bisous
Jean-Yves



martine 31/10/2009 15:24


Avec les artistes, aucune évidence ne tient plus !


Jean-Yves 02/11/2009 10:49



Je suis tout à fait d'accord avec toi !
Souvent je demande aux autres ce qu'ils voyent dans mes crétions abstraites, et j'aime leur réponses diversifiées.
Jean-Yves 



Mireille 31/10/2009 15:07


Pas beaucoup de temps à consacré au blog en ce moment mais c'est avec passion que je viens de lire ton article jean-Yves. Les enfants sont partis ce matin mais je prépare les chambres pour lundi
soir ou mardi une nouvelle vague arrive. C'est la joie d'habiter en bord de mer..Bon weekend.


Jean-Yves 02/11/2009 10:40



Merci Mireille,
T'inquiète il y a des priorités qui en valent la peine. Passe un bon moment entouré des tiens.
Gros bisous
Jean-Yves



lili 30/10/2009 13:46


L'interprétation du temps avec ces montres est tellement belle  !
Et puis ces falaises qui sont là, qui étaient là hier et qui seront encore là demain, ça aussi c'est l'interprétation du tps !  gros bisous et bon week-end


Jean-Yves 02/11/2009 10:34



Merci Lili
Le surrealiste était pour moi quelque chose que je ne pensais pas approché. Comme quoi faut jamais dire jamais. Et si j'ai l'explicatrion en plus alors c'est deux fois plus un régal !
Bisous
Jean-Yves



canelle56 30/10/2009 13:36


En voilà une chronique passionnante , j'adore , merci et en plus ton choix est judicieux!!!
bises et bon wweek-end


Jean-Yves 30/10/2009 13:45



Je te remercie Canelle,
Le plaisir est partagé.
Bon week-end
Gros bisous.
Jean-Yves