Comment regarder un tableau ? (3) - INGRES

Publié le par Jean-Yves - Peintre - Mademoiselle Rivière JDA INGRES


Pressentir une métamorphose.

 

 

 

Jean Auguste Dominique INGRES  (1780-1867)

Mademoiselle Rivière, 1806.

Huile sur toile, 100 x 70 cm

Musée du Louvre, Paris

 

 



L
a demoiselle est sage. Elle attend sans impatience que le peintre ait terminé. La pose pourrait se prolonger indéfiniment. La chose s'est déjà vue. Mais si elle commençait à donner des signes de nervosité, ce qui semble hautement improbable, monsieur Ingres n'en tiendrait pas compte. Il a déterminé déjà l'harmonieuse placidité de son portrait. Un réseau de lignes qui s'enlacent et rêvent d'arabesques... La réalité devra s'en arranger...

 

Elle n'a que treize ans. Ce n'est pas évident à première vue. Sa contenance paraît un peu empruntée mais on peut y voir un effet de la bienséance obligée de l'image. Rien ne saurait i être spontané. C'est une affaire sociale autant qu'artistique : auprès de ceux de ses parents, également peints par INGRES, Le portrait de mademoiselle doit faire honneur à l'éducation reçus, aux valeurs transmises. Le tableau attestera de sa qualité et de la prospérité d'une famille qui peut ainsi affirmer son existence aux yeux du monde.

 

 

 



La dignité accentuée du tableau n'a donc rein qui puisse surprendre. Mais tout de même. Il y a quelque chose de troublant. Comme un défaut d'équilibre, un décalage entre les différentes parties du portrait qui provoque un malaise. Les contemporains d'INGRES, d'ailleurs, le remarquent d'emblée. Ils lui trouvent un air "gothique", ce qui dans l'esprit du temps se réfère surtout à une maladresse dans le rendu des propositions du personnage. Il est vrai que la tête du modèle semble un peu trop grande. Ses yeux très écartés rendent encore plus sensible la forme épatée du nez, qu'elle a fort long. Une lèvre inférieure très charnue attire l'attention sur le bas du visage, minuscule comparé à la largeur du front. Ce visage lisse aux joues empourprées domine un cou d'une largeur étonnante. Quant aux épaules, INGRES les a complètement escamotées. Dans la réalité, il faudrait planter une épingle dans la chair de la pauvre jeune fille pour y faire tenir la robe...

D
ans la partie inférieure du tableau, le registre change. Le bas du portrait respire mieux que le haut. Plus librement en tout cas. Il faut dire que le corsage à la mode du temps a du mal à mettre en valeur un décolleté encore inexistant. Mais un léger mouvement fait bouffer la robe de mousseline blanche. Il lui donne un volume, une présence. Les lignes un peu sèches qui dessinent les traits du visage s'épanouissent dans les courbes jumelles du boa de fourrure qui repose au creux des bras. L'attitude générale de la jeune fille manque d'aisance, mais les accessoires compensent sa raideur. INGRES, qui n'aime pas les angles, trouve là l'opportunité idéale pour masquer le pli du coude et prêter à ce corps si jeune une ampleur sensuelle qu'il ne connait pas encore. Les gants jaunes, dont la force surprend tant un ensemble aussi réservé, jouent un rôle majeur dans l'image ; ils impliquent la sophistication de tout ce qui sait dissimuler, promettent un dévoilement qui, tout convenable qu'il soit, n'en suppose pas moins une progression symbolique dans l'intimité. Elle les porte : elle pourrait les retirer. Elle sait peut-être, ou elle pressent, ce qu'un bras qui se dénude peut entrainer d'imaginaire du désir.



 

Si elle l'ignore, INGRES, lui, le sait. Et on lui en fait grief, en 1806, lorsqu'il expose son tableau. Les gants et le boa déplaisent. Ils dérangent. Sans doute pour la même raison qui a poussé le peintre à les représenter : la suggestion d'une féminité que l'on ne s'attend pas à trouver là.

 

INGRES, qui a peint de multiples portraits féminins et dessiné beaucoup de portraits d'enfants, affronte ici une situation nouvelle. Il travaille devant quelqu'un qui n'est plus une enfant mais pas tout à fait une femme. L'époque à laquelle il vit ne se penche pas encore sur la spécificité de l'adolescence. Lui non plus sans doute. Mais son œil voit bien au-delà des nuages. Entre la petite fille et la jeune fille à marier, il ne peut éviter de saisir la vérité de la nature. Elle n'a pas fini de grandir. Elle est pour ainsi dire, en tant que forme, inachevée, encore incohérente. Ses manières sont celles d'une adulte, mais profondément elle n'en a pas l'assurance. Elle mine une posture dont son corps ignore encore la logique. On la pousse sans doute à arborer une allure, des vêtements, sans rapport avec son âge. Parce que l'époque l'exige. Tout le monde se comporte ainsi. Et la peinture abonde en représentation de jeunes filles dont on serait bien embarrassé de préciser l'âge exact. Toues ont une apparence accomplie. Toutes sauf une : mademoiselle Rivière.

 

INGRES ne déguise rien. Lui qui professait que « le dessin, c'est la probité de l'art » fait effectivement la preuve de son scrupule. La jeune Caroline est bien une personne, pas une figure générique de la jeunesse. Il en montre les contradictions, les propositions ingrates, encore hésitantes. Tout en elle n'a pas mûri en même temps. Cela viendra. Sa gaucherie s'estompera. Il est en train de lui apprendre à bouger. En la berçant de courbes. Sa peau est toute fraîche, intouchable, et le tableau se fonde sur l'accord acidulé du bleu et du vert, mais la fourrure du boa le réchauffe et attire le contact des doigts. INGRES dessine le parcours d'une caresse.

 

Devant un fond de paysage sans passion, aussi étale que la surface de l'eau, il organise une mélodie visuelle qui s'enroule autour de la petite fille et prélude à la jeune femme qu'elle sera. La forme du boa suggère une autre image, qui relance l'ambiguïté du tableau. Au-delà de la parure élégante, elle correspond assez bien à la silhouette d'un col de cygne, celui dont le dieu Jupiter prend l'apparence pour séduire la belle Léda. Le sujet, fréquent dans la peinture de la Renaissance, ne pouvait qu'être familier à INGRES et la réminiscence, même inconsciente, n'en est pas exclue. La coïncidence, en tout cas, est significative, et accuse l'érotisme latent de l'image.

 

INGRES se moque de l'exactitude. Il préfère toujours une belle courbe à la forme d'une épaule, la régularité stylisée d'un visage à son expression passagère. Mais s'il fait prévaloir la musique des lignes sur l'apparence ordinaire de son modèle, son tableau ne peut être réduit à l'exercice abstrait du dessinateur, aussi génial soit-il, et pour lequel il est devenu célèbre. Ce serait négliger ce qu'il  y témoigne de lucidité et de respect pour la vérité...

 

Le portrait de mademoiselle Rivière, si parfaitement sophistiqué, monte aussi, et c'est sans doute la première fois, ce que peut être l'embarras de grandir.

 

 

La prochaine fois, « Renoncer aux évidences » Salvador DALI.




 

 

  source article : Comment regarder un tableau

Publié dans PEINTRE

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

mom 26/10/2009 19:28


cette toile est superbe bonne soirée


Jean-Yves 27/10/2009 08:53



Cel m'aurait étonné du contraire, pour quelqu'un qui aime les portrait.
Merci MOM
Jean-Yves



Mireille 26/10/2009 12:14


Rassures-toi Jean-Yves rien de grave la semaine dernière j'ai couru toubib, RX ,Labo  et re-toubib avec les résultats.......Ma fille arrive vers 13h avec ses enfants pour les vacances...
.Bises et bonne semaine.
Mireille.


Jean-Yves 26/10/2009 12:31



Et bien j'espère que ta fille va te faire oublier les aller retour chez les medecins...
Bisous et bonne semaine à toi aussi.
Jean-Yves



JOe 24/10/2009 22:09


Ben dis donc, plein de hcoses sont dîtes dans ce tableau; Par contre je trouve que Mlle Rivière a un drôle de regard. Bizzzzzzzzzzzzzz


Jean-Yves 26/10/2009 11:03



Merci Joe,
Oui pour le regard, il est assez surprenant.
Bises
Jean-Yves



martine 24/10/2009 16:57


Je retiens "l'embarras de grandir", c'est un formidable raccourci de ce tableau et du regard du modèle...


Jean-Yves 26/10/2009 10:57



Tout à fait, un certain mal être, à l'adolescence...
Merci Martine
Jean-Yves



Nicole 24/10/2009 14:42


tu as fait une belle étude de ce tableau , je suis allé au Louvre ces deniers temps pour admirer d'autres Grands peintres , Ingres est différent
         Bon week end


Jean-Yves 26/10/2009 10:56



Nicole, je te remercie,
Mais cette étude n'est pas de moi, je l'ai reprise d'un livre.


  source article : Comment regarder un tableau ? 

Gros bisous Nicole


Jean-Yves