Percevoir la grâce du présent.
Pierre Auguste
Renoir (1841-1919)
Bal du Moulin de la Galette.
Huile sur toile, 131 x 175 cm
Musée d’Orsay, Paris
Il y a un monde fou dans la guinguette, les gens sont si nombreux qu’ils peuvent à peine bouger sans se bousculer. Mais tout se
déroule dans la bonne humeur. Le tableau est accueillant, ouvert à tous. Le premier spectateur venu se sent accepté volontiers par la compagnie. Ils se serreraient un peu pour lui faire une
place. On lui verserait un petit verre, il pourrait s’asseoir sans cérémonie et bavarder avec les autres, ou entrer dans la danse. Personne ici ne se prend au sérieux. Il sont venus passer
ensemble une belle journée d’été. Et au premier regard on sait qu’elle sera réussie jusqu’au bout.
Au bal du Moulin de la Galette, on danse sans façon. Du moment qu’on a trouvé un cavalier à son goût, on se laisse
emporter par le rythme et tant mieux si chacun a le sien. Les pas ne sont pas toujours en mesure et chacun adapte la règle selon son plaisir. On se laisse aller tendrement contre son danseur, ou
bien c’est lui qui se penche un peu trop. Les chapeaux valsent de leur côté, c’est le moment d’être amoureux.
Le peintre bat la cadence. Il fait vibrer la couleur avec brusquerie sur la robe de la danseuse en rose. La vigueur du geste
accompagne l’allure endiablée du couple. C’est qu’un monsieur de si belle prestance doit faire de grandes enjambées… Sur les demoiselles qui font la conversation, calmement assises sur un banc,
la peinture modère ses élans. Avec discrétion, elle calque son aspect sur les voix qui murmurent et se ferait presque passer pour du pastel, ou un soupçon de poudre de riz si cela était permis à
des jeunesses comme il faut.
Les personnages de Renoir
n’ont guère à bouger en réalité. Le registre des gestes ou des attitudes se résume à peu de chose : chez lui, c’est la peinture qui danse, et la lumière entraîne même les plus indolents dans
sa joyeuse anarchie.
Aujourd’hui, on a de la chance, il fait un temps splendide. Les tonnelles cachent le ciel mais on l’imagine radieux. Il fait bon
là-dessous, peut-être un peu chaud. Malgré les arbres qui ombragent le jardin, le tableau éclate de lumière, une lumière qui se promène partout en liberté. Renoir joue à cache-cache avec le
soleil. Son pinceau le suit à la trace, cherche l’insaisissable en se réjouissant de ne pouvoir l’attraper.
Pour lui, la lumière agit comme un agent révélateur, une substance qui, au contact d’une réalité banale, en modifie non seulement
l’apparence, mais aussi la nature. Elle donne un teint de porcelaine fine aux jeunes femmes du premier plan et multiplie les effets de moirure sur leur robe des dimanches. Les voilà qui
froufroutent à l’envi, aussi raffinées que des petites marquises du XVIIIe siècle. Répandue sur les
cheveux de la petite fille assise dans l'angle de l'image, elle les change en un nuage doré. Les reflets évanescents qui s'éparpillent sur le sol le font miroiter sous les pieds des danseurs et
augmentent, c'est certain, le vertige de la danse. Devant les taches virevoltantes posées sur les vestes sombres, on oublie jusqu'au souvenir du noir, cette méchante couleur qui n'en est pas une
: inutile d'en garder sur la palette, il gâcherait l'ambiance. La lumière marque une véritable prédilection pour les chapeaux de paille, et utilise les canotiers pour ponctuer la scène. Les
cafards ordinaires et les verres que l'on a posés sur la table s'augmentent eux aussi d'un scintillement précieux.
Un instant de rêverie, un regard appréciateur sur une jolie rousse, une discussion bien engagée... Ceux qui ne dansent pas ne
s'ennuient pas une seconde. On devine que les idylles pourront se dénouer sans drame à la fin du bal, et que d'autres les suivront. Certains soufflent un baisent à l'oreille de leur compagne,
d'autres conversent. L'image se révèle moins remuante qu'il y paraissait. Sous les yeux infatigables du soleil, ce sont finalement les personnages immobiles les plus nombreux. Attiré par le
frémissement coloré de la toile, on découvre des figures apaisées. D'une certaine façon, c'est là le mécanisme général du travail de Renoir, méditatif sous une apparence
turbulente.
La foule s'organise ainsi au long de quelques lignes de force, le banc vert de biais, les verticales des arbres auxquelles se
superpose comme par inadvertance le canotier le plus lumineux de toute l'image. Une sorte d'horizon se définit dans le tassement des personnages qui s'éloignent, souligné par les orthographes du
fond.
Rien de moins spontané, donc, que ce tableau dont on a l'impression qu'il aurait pu être peint sous l'inspiration du moment : Renoir
a choisi des modèles, les a fait poser à de multiples reprises, en établissant une soigneuse mise en place. Cependant, l'attrait puissant du tableau
ne se fonde pas sur la présence d'individus précis, leurs traits sont peu individualisés. Le peintre généralise, il élève ses personnages jusqu'au type et se les approprie. Les femmes qu'il
peint, instantanément, deviennent des "Renoir".
La scène appartient au nouveau répertoire que les peintres impressionnistes affectionnent, celui des moments anodins, saisis dans le
cours toujours plus rapide de la vie contemporaine. Renoir ne se préoccupe pas non plus de récit ou d'un quelconque thème littéraire. Mais, alors que pour eux la lumière changeante accroît le
sentiment de la fugacité des choses, il lui semble au contraire qu'elle magnifie tout ce qu'elle touche.
Les œuvres des grands maîtres qu'il admire au Louvre ne quittent pas son esprit, il en est imprégné. Les sujets ont changé, mais au
fond, il partage leur volonté de transcender le réel, de situer l'humain au niveau du mythe. En peintre d'avant garde, il choisit de peindre des gens qui lui ressemblent, ceux qu'il côtoie tous
les jours, peu importe que Montmartre remplace l'Olympe ou le jardin d'Éden: l'harmonie qui règne dans le tableau est au-delà de ces nuances trop sages. Sous les apparences d'une scène de genre,
Renoir peint un petit miracle. Une journée de congé, une heure éblouissante dans un monde béni qui nous persuade que l'innocence des origines n'a jamais été perdue. Le devenir ne signifie rien.
Le présent seul existe.
La prochaine fois, « Pressentir une métamorphose »
Jean Auguste Dominique INGRES.
Demain un pastel...
source article : Comment regarder un
tableau ?