Comment regarder un tableau ? (1) - MUNCH

Publié le par Jean-Yves - Edvard Munch Le Cri - comment lire un tableau


Voir la vie se défaire.

 

Edvard Munch (1863-1944)

Le Cri.

Huile détrempe et pastel sur carton, 83,5 x 66 cm

Munich Museet, Olso

 

 


source image :  http://www.allpaintings.org


L
e tableau coule comme de la lave. La couleur affolée tourne dans tous les sens. Le pinceau ne court pas assez vite sur la surface de la toile. Il ne sait pas ce qu’il fuit ni où se réfugier. Le ciel envahi de rouge pèse trop lourd, il va s’écraser comme une masse gluante. Ce n’est déjà plus un ciel. Il ne faut pas entendre. Il faut crier jusqu’à ce que ça cesse, jusqu’à  ce que ça ne risque plus d’être vrai. Il faut se boucher les oreilles, crier à devenir sourd pour que tout ça disparaisse. Pour que ça ne soit qu’un cauchemar.

 

Les autres là-bas sur le pont n’ont rien vu. Ils ne savent pas. Ils ne comprennent pas. Pour ceux, tout est normal. Ce n’est pas possible. Ils devraient s rendre compte, accourir ou s’émouvoir au moins. Mais ils ne modifient pas leurs habitudes. Ils continuent, ils marchent et se croisent, dans leur raideur de tous les jours, leur chapeau sur la tête. Il s ont l’air de savoir où ils von. Il faudrait pouvoir leur dire. Mais leur dire quoi ? Qui sait d’ailleurs s’ils n’ont pas raison ? Si n n’a pas tout imaginé ?

 

La rambarde orange du pont traverse le tableau comme une lame. Les autres jours, en suivant celle belle ligne droite, on se sent presque capable de rejoindre l’horizon. La promenade est calme, le paysage s’étend sans surprise, placide et large. On en connaît chaque pas.

 

Aujourd’hui, il est sans fin, ce pont. On ne se rappelle plus où il a commencé. Ni quand on est arrivé. Dans quelle direction il faudrait aller pour retrouver son chemin. Pourquoi  on est venu là. Où est ce qu’on allait quand tout a changé ? Il faut partir, avant que le paysage ne soit complètement méconnaissable. Mais le sol se dérobe encore plus vite. Le pinceau l’a enduit d’une pâte aussi glissante que du savon. Des lignes jaunes et rouges, malhabiles, s’efforcent de dessiner on ne sait quoi à la surface. Des planches de bois, le reflet de la lumière ? Le bleu dur, au-delà du pont, anéanti les distances. La vue en contrebas se rapproche au point de devenir un mur. La terreur coupe les jambes. Le tableau aussi.

 

Il tient sa tête entre ses mains, il se cramponne à lui-même. Il écrase son visage contre la toile comme si c’était une vitre. Le tableau est une fenêtre trop bien fermé. Personne n’entend. Son corps se balance comme une herbe folle. Les touches de couleurs ne parviennent pas à le saisir. Un filament brun lui lèche le côté. Pour rien. Son corps n’a déjà plus de forme. Si seulement c’était un grand vent, une force venue de la nature qui se déchaîne et qu’on puisse subir en sachant qu’elle finira par s’apaiser.

 

On voudrait tellement trouver de bonnes raisons. Des prétextes acceptables pour expliquer ce qui se passe. Une catastrophe, un fléau tels que la peinture romantique aimait les décrire : des naufrages et de beaux désastres qui mettaient le hommes au défi d’affronter la puissance des éléments. Un coucher de soleil particulièrement sanglant. Parfois, il suffisait du regard méditatif du héros posé sur les remous du monde pour entrevoir une grandiose destinée. L’issue incertaine des combats n’en menaçait pas la grandeur. Elle apprenait au spectateur qu’une image inquiétante peut séduire par ce qu’elle promet autant que par ce qu’elle montre.

 

Le tableau de Munch ne donne pas envie d’attendre. Il ne laisse présager aucun dénouement spectaculaire. Seulement la disparition d’un monde qui se liquéfie. Les vagues de couleurs qui déploient leurs arabesques n’ont pas l’intention de s’arrêter. Elles figent un instant le paysage, comme pour offrir une dernière faveur. Le peintre saisie sa chance. Tout s’articule, la longue diagonale et l’élégance des courbes, le cadre qui tranche au vif la figure. Lui aussi connaît le langage efficace des estampes japonaises. C’est l’époque qui veut ça. Mais dans son œuvre, les teintes plates des fameux crépons ne tiennent pas en place. Elles déferlent sur la toile et entraînent implacablement les gens et les choses vers leur dissolution.

 

Le ciel qui rougeoie ne donne pas de chaleur. La stridence des orangés se glace au contact de la terre et déchire le panorama à perte de vue.

 


source image :  http://www.allpaintings.org
 

 

On devine des bateaux au loin. Peut-être la plage. Mais à cette distance, tout le monde est inconnu. Des étrangers. Il n’y a plus de visage nulle part.

 

L’homme qui est là est en train de perdre le sien. La rafale qui boulverse l’image a emporté tout ce qui faisait de ui un indvidu particulier, quelqu’un que l’on pouvait saluer et écouter, quelqu’un que l’on pouvait apporcher et touvher, quelqu’un tout court. Il n’est plus personne : les traits qu’il lui reste suffiraient à peine à dessiner un masque. Il se voit comme un mort, la bouche trop rouge, pleine de peinture, déjà pleine de terre. Ses yeux effacés, gommés. Il est pire qu’invisible : présent et sans existence. S’il pressait encore un peu ses mains contre ses joues, sa tête verdâtre ne résisterait plus. Elle se soumettrait comme la glaise. Le geste l’achhèverait. Il n’en sortirait qu’une masse de matière inerte. A la fois compacte et molle. C’est un piètre sculpteur.

 

Son corps n’a plus de réalité. Il a échangé sa substance avec le monde. Impossible de s’en détacher, de trouver la juste distance, de songer même à un espace vital auquel il aurait droit. Puisqu’il est identique à ce qui l’entoure. Confondu. Coagulé. Le peintre malaxe les choses, les agglutine, les colle, les étire comme une boue épaisse. Cet homme est prisonnier. Le monde l’absorbe et le digère. Le monde le vomit.

 

Ce qu’il vit ne se communique pas. Son échec à se faie entendre se lit dans la pauvreté délibérée des formes, dans ce vide marécageux qui l’aspire. Munch compose avec peu. Il décante, soustrait, retient quelques formes trop fluides qui n’offrent pas de prise. C’est pour cela même qu’il les choisit. La réalité se retire comme une mer. Et il ne lui reste plus que l’angoisse au creux des mains.


 

La prochaine fois, « Percevoir la râce du présent » Pierre-Auguste RENOIR




 

Une pensée pour Françoise du VAR
 







 

 

  source article : Comment regarder un tableau

Publié dans PEINTRE

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JOe 24/10/2009 21:40


Ben merci pour cette description si judicieuse. Bizzzzzzzzzzz


Jean-Yves 26/10/2009 10:58



Il n'y a pas de quoi, c'est bon d'avoir un peu d'explication.
Bisous Joe
Jean-Yves



babsy 16/10/2009 13:52


Merci de  nous fournir le mode d'emploi.babsy


Jean-Yves 16/10/2009 14:48



Un des mode d'emploi...
Bises Babsy
Jean-Yves



Mireille 16/10/2009 11:36


Entre ton tableau  et celui de la mansarde je suis complement frigorifier aujourd'hui .Je retourme sous ma couette...Bises et bon weekend.


Jean-Yves 16/10/2009 11:53


Et pourtant c'est du pur hasard... Moi aussi j'ai été refroidi par le tableau au premier abord, une dépassé le coup de froid j'ai apprécié l'oeuvre de l'artiste.
Bisous
Jean-Yves

PS : pour la couette, moi, c'est ce soir jusque Lundi matin... hi hi hi !


Mireille 16/10/2009 11:01


Ce tableau m'a toujours mis mal à l'aise, cri ,souffrance, désarroi...
Merci pour Françoise.
Bises et bon weekend.
Mireille.


Jean-Yves 16/10/2009 11:18



Une de plus qui est mal à l'aise.
C'est tout naturel pour Françoise.
Bises Bon week-end;
Jean-Yves



:0023: Trinity 16/10/2009 10:22


Que cela me semble compliqué comme approche !!!
J'avais lu la triste nouvelle concernant Françoise, sur d'autres blogs.
Je ne la connaissais pas, mais le départ d'une personne est toujours un moment difficile à accepter !
Gros bisous
Trinity


Jean-Yves 16/10/2009 11:00



Finalement ce n'est qu'une approche parmi tant d'autres, chacun peut voir la chose différemment, non !?
Gros Bisous
Jean-Yves