Accueillir l’éphémère
Claude MONET (1840-1926)
Nymphéas, 1907.
Huile sur toile, Ø 80 cm
Palais des Beaux-Arts, Lille
Qu’est-ce qui a changé ? Un peu de vent. La lumière n’arrive pas à percer les nuages qui dérivent. A regarder le ciel u fond de l’eau on ne sait plu où l’on est.
Le monde est silencieux. On a tout son temps.
Le jardin pourrait aussi bien se
trouver à l’autre bout du monde. Il suffit de s’absorber dans le spectacle des nymphéas qui s’ouvrent pour que le vide se fasse dans l’esprit. .Le
progrès imperceptible d'un pétale qui se déplie chaque matin après la nuit accapare toute l'attention. C'est chaque jour un évènement. Il faut arriver à l'aube, un peu trop tôt. On frissonne,
comme l'eau au ras de la brise. Il n'y a personne à la ronde. Qui viendrait regarder ce qui n'existe qu'à peine ? On comprend tout à coup pourquoi les Anciens avaient si peur que le soleil ne revienne plus. La plupart des gens préfèrent les images qui racontent des histoires ou qui aideraient à s’y retrouver un peu mieux dans le désordre
des choses. Les tableaux du passé les ont peut-être mal habitués. Ils ne savent pas encore que la peinture aime ce qui hésite et qui disparaît avant qu’on ait pu le montrer…
Quand le peintre est arrivé à Giverny,
il y a presque vingt-cinq ans, il n’y avait rien d’autre qu’un cours d’eau, au-delà du jardin qui prolonge la maison. Il a fallu d’abord pare au plus pressé, agencer les buissons et les arbustes
selon les couleurs de leur floraison, savoir ce que les saisons allaient faire de tout cela. L’harmonie changeait fois. Au pied des arbres, les fleurs aux tons bleutés annonçaient déjà les ombres
transparentes que le tableau aurait l’air d’avoir inventées… Et puis un jour, ça n’a plu été assez : encore trop de lignes, de masses. Même imprécises, elles garderaient un souvenir de
géométrie. C’était comme jouer à se perdre en se sachant toujours à l’abri. Il fallait autre chose.
Franchir le ruisseau avait alors marqué
le début d’une autre époque, comme si le promeneur s’était trouvé emporté avec ses pinceaux dans un espace imprévisible. Il n’y manquait qu’un petit effort. Détourner le cours d’eau, aménager un
large plan d’eau, de plus en plus vaste. Les feuillages en retombant masquent les bords. On commence la terre, où retrouver la rive sous l’amas de verdure ? Il n’y a plus de limites dans le
jardin d’eau. Plus de chemin. Plus rien qui vienne rappeler le fracas de la vie. Les toiles s’empilent au fond de la barque. Le peintre a l’impression que, cette fois, il est entré dans l’espace
de son tableau. Les premiers plans de la peinture classique faisaient d’elle un substitut du théâtre. Le bord de l’image se confondait avec une avant-scène… MONET a largué les amarres, il avance
jusqu’à ce que les autres le perdent de vue… Enfin, il se plaît à l’immerger. La berge n’est pas si loin… Assez en tout cas pour que personne ne puisse le suivre. Cet espace est vierge de
peinture. Il lui appartient entièrement. Et l ira les pieds dans la vase s’il le faut.
La couleur du ciel s’évapore dans
l’eau. MONET ne lève plus les yeux de la surface du bassin. Parfois, il écarte sa toile, en choisit une autre. La brume qui se dissipe vient s’y déposer.
Il a toujours voulu peindre ce qui
échappe. L’air, un rayon de soleil sur une robe, les vagues qui frappent la falaise, la neige qui commence à fondre… tout cela n’inspirait guère confiance au début. Les gens qui cherchaient dans
la peinture les certitudes qui leur manquaient dans la réalité ne comprenaient pas cette mauvaise obstination. Ils n’y discernaient qu’une impertinence doublée d’un mauvais métier, de misérables
esquisses qui tentaient de se faire passer pour de vrais paysages…
Que voulaient-ils tous ? Une profusion d’arbres et de lointains, de rochers et de chemins qui serpentent, des ciels tumultueux et des troupeaux paisibles, des
points de vue exceptionnels et pourquoi pas impossibles, des personnages héroïques ou charmants, un grain de pathos et quelques larmes de déluge… Comme si tout cela avait eu un atome de vérité,
un rapport avec la vie réelle. L’Académie pouvait lui enseigner à copier les Antiques, MONET préférait les bois et la plage. Il aurait sans doute été plus simple de reproduire fidèlement ce qui
attend de l’être, les formes durables de la tradition, d’autant plus immuables qu’on les avait érigées en modèles indispensables de beauté, d’équilibre et de mesure.
Mais pour lui cela ne pesait pas
grand-chose auprès d’un coup de vent qui fait bruisser les feuilles. La patience d’y voir clair, quelques coups de pinceau… Il avait appris à
demeurer de longues heures dehors, embusqué comme un chasseur par tous les temps. Quelques personnages passaient dans le tableau, quelques fois. Mais sans insister. De toute façon, ils
n’apportent plus rien. Toujours trop de bavardage. Autant s’en passer. Le tableau est devenu depuis longtemps l’espace d’un monologue.
La barque glisse un peu. L’air se
réchauffe. Le reflet des saules pleureurs se mêle aux feuilles tranquilles des nymphéas. Plus haut, plus profond, le ciel blanchit. Hier à la même heure, il était plus rose. Une toile dans
l’atelier achève de sécher.
Combien de tableaux faudrait-il pour
être certain d’avoir peint quelque chose, d’avoir saisi une réalité capable de tenir le cop sans vous lasser pantois une seconde plus tard, parce qu’encore une fois tout a changé. MONET n’a
jamais voulu maquiller la nature, lui inventer une apparence qu’elle n’avait plus ou pas encore. Il a multiplié les toiles sur un même sujet : il fallait s’adapter, oublier, recommencer. Il
courait après les choses de peur qu’elles ne s’en aillent avant d’avoir pu s’en pénétrer, il fallait aller si vite et d’autres jours attendre si longtemps que la réalité consente à se laisser
approcher… Il a fini par se demander si c’était lui qui se dépêchait ou si c’était le temps qui lui courait après. Il ne distinguait plus vraiment la différence. Il savait seulement qu’à force de
peindre le temps qui change il avait fini par peindre le temps qui passe.
Il fallait s’arrêter. Les tableaux qui
se succèdent par dizaines forment les maillons d’une chaîne et il en manquera toujours un. La peinture ne doit pas devenir une peau de chagrin.
Le bleu envahit les abords de la
barque. Il imprègne les fleurs qui s’ouvrent. Les nymphéas retrouvent le jour.
MONET s’est réconcilié avec ce temps
qui l’a tant bousculé. Ils sont devenus de vieux amis. La traque est terminée. Maintenant, c’est un rendez-vous. C’est même le peintre qui s’arrange pour arriver toujours en avance. Il peint ce
qui ne manque jamais de revenir. Le tableau s’arrondit pour saluer comme jamais le cycle de la nature. Il n’a, comme lui, ni commencement ni fin. La signature de l’œuvre en longe la courbe, c’est
la moindre des courtoisies. Le peintre commence à s’entendre assez bien avec l’éternité.
La prochaine fois, « Eprouver ne impression de déjà-vu » John CONSTABLE.
source article : Comment regarder un
tableau ? 
Si vous voyez une faute d'orthographe n'hésitez pas à me la signeler. Merci .
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